Zoom sur SCOPIC : Du hip-hop à l’urbanisme inclusif

Écrit le 26 mai 2021
Scop Urbanisme

Lors de l’été 2020, Cit’Light a interviewé Gildas Maquaire, co-fondateur de SCOPIC, une entreprise sous forme de société coopérative et participative (SCOP) basée à Nantes. De ses débuts dans le Hip Hop, en passant par ses activités de design thinking et son travail en urbanisme inclusif, retour sur son histoire et ses activités.

Pouvez-vous présenter votre projet et revenir sur sa genèse ?

En 1999, j’ai créé une association, Pick Up Production, qui a pour vocation d’organiser de l’événementiel culturel, et plus particulièrement une fête du hip hop, Hip Opsession, pour laquelle il y a des qualifications dans plusieurs pays, et dont la finale se déroule à Nantes. Au fur et à mesure des années, Hip Opsession a gagné en importance et en popularité jusqu’à devenir aujourd’hui l’un des trois plus grands événements mondiaux en hip hop et de battle de breakdance.

Au fur et à mesure des éditions, l’association est devenue de plus en plus visible et a fini par être repérée par des entités privées et des collectivités territoriales (mairies, régions, départements). Elles ont vu nos activités grandir, et nous ont consultés pour leurs propres besoins de communication et d’événementiel. On était face à un dilemme: l’association n’avait pas été créée pour des commandes privées. On estimait que si l’on commençait à répondre à de telles commandes, on n’aurait plus assez de temps et d’énergie à mettre dans l’événement en lui-même. Cependant, ça aurait été dommage de laisser passer une telle opportunité.

Finalement, notre décision a été de traiter ces commandes au travers d’une autre structure. On a donc créé en 2004 SCOPIC, une société à responsabilité limitée (SARL) sur le modèle de société coopérative et participative (SCOP) dont la mission est de proposer aux entreprises, organisations, collectivités, de les aider dans leurs besoins en communication et en événementiel.

Un principe commun à l’association et à SCOPIC est de construire ensemble et de mutualiser les ressources et les compétences.

Une SCOP, c’est une société coopérative et participative. En quelques mots, c’est une entreprise qui ne peut pas avoir d’associés majoritaires autres que ses salariés. Quelque soit la part de capital détenu par un salarié, le principe d’une personne, une voix reste maintenu. Un autre aspect important est qu’en achetant des parts dans une SCOP, on ne peut pas faire de bénéfice : une part ne prend pas de valeur avec le temps. Pour moi, cette structure de société est la plus adaptée au monde d’aujourd’hui.

En Belgique, le concept de SCOP n’existe pas encore du point de vue juridique. Cependant des organisations telles que l’Union des Scop Wallonie-Bruxelles défendent la création d’un tel statut basé sur les quatres principes suivant : le capital est détenu de manière significative par les travailleurs-associés, une part du bénéfice est affectée à une réserve impartageable, une part du bénéfice est affectée aux travailleurs, et finalement cela s’inscrit dans le principe de la coopérative en général : la rémunération du capital est limitée.

Dans notre modèle, l’entreprise appartient pleinement à ses salariés, qui décident de l’avenir de l’entreprise collectivement. Le statut de SCOP nous oblige à rendre compte tous les ans à un organisme de contrôle qui vient vérifier que l’on respecte nos statuts. Cela nous permet entre autres d’être inscrit sur une liste ministérielle qui permet d’avoir l’agrément « entreprise de l’économie sociale et solidaire ». L’aspect SCOP, c’est en fait une contrainte que l’on s’impose, mais qu’on ne voit pas vraiment comme une obligation car c’est dans notre ADN.

Est-ce qu’une SCOP est de par sa nature fondamentalement saine et inclusive ?

De façon plus large, l’économie sociale et solidaire (ESS) est une part de l’économie qui regroupe beaucoup de choses: les banques coopératives, les mutuelles, ainsi que les entreprises coopératives, dont font partie les SCOP. Toutes ces structures ont des obligations différentes. Une banque coopérative, dans ses pratiques, peut être fondamentalement nocive. Il pourrait en être de même pour une SCOP. Cela dépend fort des gens qui composent le projet, mais surtout du management. On pourrait tout à fait faire ce qu’on fait aujourd’hui en étant une SARL ou une SA sans être une SCOP.

Pouvez-vous un peu revenir sur vos activités actuelles ?

La nature de nos actions correspond aux missions qu’on nous donne. On a notamment une fonction de concertation qui vise à recueillir l’avis de la population et à faire remonter cet avis pour qu’il soit pris en considération par les politiques. Ce sont souvent des commandes avec un cahier des charges bien déterminé : une mairie qui décide de construire une nouvelle route par exemple, doit légalement recueillir l’avis de la population impactée par le projet. Cette phase de concertation demande de la méthode : il faut réaliser un panel qui représente toutes les couches sociales, animer la prise de parole pour que tout le monde puisse s’exprimer afin de faire remonter un avis et une perception du projet. Finalement, cet avis doit être pris en compte par les politiques, qui doivent par après revenir vers le panel représentatif pour leur dire ce qui sera réalisé ou non, et pourquoi. Chez SCOPIC, c’est un travail qui est effectué par des sociologues, urbanistes, et des anthropologues.

Une autre de nos activités est le design d’innovation et de services, en s’appuyant sur des méthodes du design thinking et de la facilitation. Par exemple, une entreprise qui souhaite faire évoluer son offre de service peut se tourner vers nous. Anne qui est designer à l’agence va imaginer un atelier avec l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise pour faire évoluer leur offre de service. Elle va animer cela avec une méthode, des jeux, pour réussir à atteindre l’objectif fixé. C’est un domaine d’activité en tant que tel, mais qui est lié à la communication et la concertation.

Le design thinking est une méthode de gestion de l’innovation qui mêle pensée analytique et pensée intuitive. Le site de SCOPIC contient un article qui propose une réflexion plus approfondie sur ce sujet.

Pour revenir sur le processus de concertation, comment prenez-vous en compte les inégalités sociales et politiques entre les différents citoyens ?

Il existe différentes méthodes pour cela. L’une d’entre elles est le tirage au sort. Les citoyens sont recensés sur des listes électorales, listes auxquelles nous avons accès. Nous tirons au sort parmi ces listes pour au final garder une vingtaine de personnes qui représentent la population de façon équilibrée. À partir de là, le travail des sociologues dans l’équipe est de s’assurer que tout le monde dans ce panel puisse s’exprimer au travers des ateliers. Dans certains projets, les gens sont « défrayés » afin qu’ils aient un revenu lié au projet. Ce n’est pas nous qui maîtrisons le budget, c’est le commanditaire (la mairie par exemple), mais nous défendons cette idée car l’inclusivité est l’une de nos valeurs.

Dans un processus de concertation normal, il y a d’abord de l’information pour tout le public, il y a ensuite une réunion publique où tout le monde peut venir pour rencontrer les acteurs, comprendre le sujet, être informé, et éventuellement s’inscrire pour y participer. Nous allons plus loin en réalisant un panel car on estime que certain·e·s n’ont pas eu accès à telle information particulière; mais il y en a aussi qui, même s’ils y ont eu accès, ne vont pas participer. Il faut vraiment s’appuyer sur des professionnels pour bien faire cela. Le sujet sur lequel on se bat vraiment, c’est de mettre l’humain au cœur de la décision : il ne faut pas que ça soit un board d’experts qui décident.

Comment intégrez-vous le côté ludique à votre SCOP ?

Il faut garder à l’esprit que nous restons une entreprise qui doit répondre à des appels d’offres et des commandes, remplir des missions pour payer nos charges et les salaires, etc. Pour le ludisme, je résumerais cela à un constat : on passe les 34 de sa vie à travailler. Je ne sais pas ce qu’il y aura après, mais je sais ce que c’est d’être en vie. Il est hors de question pour moi de passer les 34 de ma vie à littéralement me faire chier. Je n’ai pas non plus envie que ça soit le cas pour quelqu’un dans la boîte. On se demande alors constamment comment faire ensemble pour que le matin on ait envie de se lever, de travailler, qu’on prenne du plaisir à bosser. La question du sens à toute son importance..

Au fur et à mesure de discussions, on en est arrivé par exemple à ne plus fixer d’horaires. C’est beaucoup plus pratique pour quelqu’un qui a des enfants, qui n’a pas alors le stress de devoir arriver à l’heure. Un autre exemple est que les récupération de temps de travail (RTT) sont à volonté sans contrôle et sans justification : on estime que ce qui compte le plus c’est que la personne soit heureuse et qu’elle ait réglé ce qu’elle a à faire. On a aussi une équité dans la rémunération, il y a des différences faibles en fonction des responsabilités et de l’expérience : la différence entre le salaire le plus bas et le plus haut ne peut pas excéder 2,5. Enfin, on souhaite aussi que l’entreprise permette aux salariés d’avoir accès à de l’intelligence partagée, à autre chose, et c’est pour ça que l’on a mis en place un laboratoire, une émission de radio, etc. Résultat, on a pas de turnover dans le personnel.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre laboratoire ?

On a effectivement un « laboratoire de curiosité », dans lequel on peut tester des choses, se tromper et apprendre. Le but est de laisser libre cours à la créativité de l’équipe de façon conviviale. Un exemple de projet que nous avons réalisé est l’idée du Parking D. L’idée est de louer une place de parking mais de ne pas garer de voiture dessus pendant ce temps. On va plutôt y installer un poulailler et un restaurant éphémère qui utilise les œufs de ces poules pour servir des repas aux enfants de l’école du coin. C’est un des exemples mais il y en a plein d’autres. Le but est d’interroger les façons de faire, les habitudes, les remettre en cause et tester différentes choses.

Vous êtes actifs dans l’urbanisme. Pouvez vous détailler ce point là et nous présenter votre vision de la ville de demain ?

La question de la fabrique de la ville est une question qui a fait évoluer SCOPIC. Un jour, un promoteur est venu nous voir car il était en compétition pour construire un macro-lot, c’est-à -dire un lot 23.000 m² sur l’île de Nantes, composé de logement, bureaux, et de commerce, au cœur d’éco-quartier, à deux pas du quartier de la création. Ce promoteur voulait avoir notre avis sur son dossier de candidature pour l’appel d’offres. Je ne connaissais pas grand-chose en immobilier, mais son dossier était finalement assez classique: une myriade de tableaux qui ne se différenciait en rien de ce que d’autres promoteurs-candidats pouvaient produire. Il n’y avait ni histoire, ni représentation, ni volonté de proposer quelque chose de réellement différent. Je n’y voyais aucune réflexion sur ce que pourrait être la ville de demain, alors même que cet endroit était particulièrement propice à cela

On l’a alors aidé à améliorer ce dossier pour candidater à l’appel à projet. Par exemple, en intégrant la notion que les habitants sont aussi experts et qu’ils doivent être sollicités dans le recueil d’avis. En effet, l’habitant est un expert car il sait où il veut habiter, comment il veut que son appartement soit, ce qu’il souhaite trouver en bas de chez soi, etc. Il faut vraiment repenser notre façon de fabriquer la ville. Finalement, le candidat a remporté l’appel à projet car il avait cette maîtrise d’usage particulière qui intéressait la commune. Désormais, les cahiers des charges pour ce type de construction ont intégré la donnée habitants qu’ils n’avaient pas avant.



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